Sartre, psychanalyste ?

Les rapports du philosophe Jean-Paul Sartre avec la psychanalyse ont toujours été complexes et houleux. Nous savons qu’il doutait de l’existence de l’inconscient et qu’il refusa toujours de se faire psychanalyser tout comme sa compagne Simone de Beauvoir. Or, dans un essai qui vient de paraître consacré à la découverte de la planète Mars, Claude Lorin convoque Sartre d’une façon surprenante et très iconoclaste. L’auteur nous convie à revisiter la « psychanalyse existentielle » qui est selon lui une forme peu connue des universitaires et cela dans le cadre de réflexions sur nos conquêtes spatiales prochaines. Cette vision personnelle de l’auteur est audacieuse mais historiquement intéressante. Elle reprend les concepts-fétiches pour ne pas dire les lubies de Sartre concernant les notions de projet et de liberté. Les questions existentielles découleraient, selon Claude Lorin, d’un texte déjà ancien publié dans son essai d’ontologie et intitulé « la psychanalyse existentielle ». On y apprend que le philosophe avait connaissance des textes de Freud et qu’il les critiquait. Lorin ne va pas jusqu’à dire que Sartre était psychanalyste, mais il insiste sur le fait que l’argumentation théorique a été injustement délaissée et peu débattue en France. On découvre que les auteurs qui se sont inspirés du père de l’existentialisme furent surtout Ronald Laing en Angleterre et aux Etats-Unis Viktor Frankl ainsi que les gestaltistes à la suite du Dr Frédéric Perls. Le questionnement de Claude Lorin tient surtout en des interrogations morales plutôt que psychanalytiques mais le livre a quand même le mérite de nous rendre prudent quant aux bienfaits supposés de nos conquêtes : « Qu’allons-nous faire sur Mars ? Pourquoi nous installer sur la Lune ? Est-ce inéluctable ? Qu’allons-nous vraiment chercher ? A quoi vont nous mener ces projets d’exploration et de colonisation ? L’ouvrage ne se veut ni optimiste ni pessimiste mais consiste pour l’auteur en un attentisme « tragique ». On trouve toutefois une application de la psychanalyse existentielle appliquée à un malade qui se prend pour un Martien et une ébauche d’analyse avec un astronaute américain. Il est clairement abusif de présenter Sartre comme un psychanalyste puisqu’il ne fut qu’écrivain et ce n’est d’ailleurs pas ce que fait Lorin. Mais l’auteur retient des éléments théoriques qu’il considère comme étant encore valables notamment contre le « déterminisme freudien » et la réduction systématique au passé d’un individu pour expliquer, au sens d’André Malraux, la condition humaine. Faut-il aller sur Mars ? L’auteur nous affirme qu’une force inconnue nous y pousserait qu’il nomme « pulsion d’exploration ». L’ouvrage est polémique mais il a l’avantage de soulever des questions importantes et ce n’est pas pour nous déplaire.

Julie SCHONKA